| Présentation du dictionnaire |
Page 1 sur 3 Avant-propos
La sortie du film Baise-moi le 28 juin 2000, la polémique qu’elle a provoquée en raison de ses séquences « pornographiques », le retrait de visa par le Conseil d’État, avaient suscité de nombreux débats, souvent révélateurs d’une réelle méconnaissance du cinéma porno-graphique, tant de la part du public que des journalistes. Beaucoup voyaient et voient encore le « porno » comme une entité monolithique sans auteurs, sans films singuliers, sans courants esthétiques divers : un robinet d’images dignes d’opprobres ou – ce qui n’est guère plus flatteur – ne pouvant faire l’objet que d’une approche sociologique. Considéré comme responsable de viols (ou tout au moins, selon de savantes études, comme aggravant leur nombre), dangereux pour la jeu - nesse, attentatoire à la dignité humaine en général et à celle de la femme en particulier (y compris dans les pornos gay ?), le cinéma porno croule sous des accusations dont la littérature du même qualificatif s’est depuis longtemps débarrassées. Éternelle et contestable différence de traitement entre l’image et l’écrit.
Constatant que le remous autour de Baise-moi charriait des contrevérités, des idées reçues et une grande dose de mépris, j’avais déjà publié en octobre 2000 un livre sur la loi de finance du 30 décembre 1975, dite « loi X », qui retraçait l’histoire de ce dispositif de censure, pénalisant lourdement, dès 1976, la pornographie française qui venait d’éclore et aboutissant à sa disparition progressive des écrans de cinéma, quelque quinze années plus tard. Ce livre était une étape vers une meilleure compréhension d’une cinématographie aujourd’hui totalement disparue (si nous excluons les productions vidéo), une page spécifique de son histoire, avec ses codes, ses modes, ses auteurs comme ses faiseurs, ses stars bien sûr, et ses réussites. Bref, une manière critique de considérer les films porno comme on peut le faire pour tous les autres films. C’est d’autant plus urgent que la situation s’est aggravée. En 2005, le Conseil supérieur de l’audiovisuel, auscultant au plus près l’image pornographique diffusée à la télévision, a invoqué la santé publique pour interdire les films porno tournés sans préservatifs. Sont donc rejetés au purgatoire tous les longs métrages en 35 mm produits en France entre 1974 et 1992, ainsi que les nombreuses vidéos tournées avant la prise de conscience des dangers du sida par le milieu du porno. Cette mesure nie ainsi la dimension historique du cinéma porno pour ne lui reconnaître en définitive qu’un grossier statut masturbatoire. Les films ne sont pas considérés comme des créations culturelles mais des « produits » de consommation dont il conviendrait de privilégier les derniers, fabriqués selon les normes du moment. Pire, et là réside l’inanité de cette décision, elle élèverait la pornographie à un statut éducatif qu’elle n’a jamais revendiqué. Il paraît donc aujourd’hui nécessaire, pour l’histoire du porno, d’explorer le millier de bandes tourné en 16 et 35 mm en France entre 1974 et 1992, de défricher ce terrain sur lequel la critique s’est encore peu penchée et de créer un premier outil de référence sur un genre déconsidéré, « oublié » des histoires officielles, brimé par des autorités (bien-)pensantes mais qui fait bel et bien partie du patrimoine culturel du cinéma français et dont la genèse remonte à la période muette, avecla confection de courts métrages clandestins. Très rapidement, l’intégration du cinéma porno au sein d’une histoire générale du cinéma érotique français a semblé évidente, tant la frontière entre érotisme et pornographie peut s’avérer floue. Dans les années charnières 1972-74, le cinéma français oscille entre les deux notions, passant d’un érotisme hard à une pornographie soft, mélangeant parfois les deux ou produisant une oeuvre hard que les ciseaux de la censure rendaient soft. Le terme même de « pornographie » estutilisé très tôt pour condamner des films aujourd’hui visibles par tous. En 1953, Un Caprice de Caroline chérie, avec Martine Carol, déchaîne les foudres du cardinal Gerlier de Lyon : « Je rappelle aux chrétiens le devoir grave qui leur incombe de s’abstenir de films proprement pornographiques. La responsabilité des parents, notamment, peut être grande à ce point de vue. Si l’on veut un exemple, entre bien d’autres, je n’hésite pas à citer, en dépit de son titre, le film bassement licencieux qui s’intitule : Un Caprice de Caroline chérie. Il est désolant de constater qu’il est le premier film français qu’une grande maison, avec des collaborations surprenantes, ait réalisé en Technicolor, en se flattant des recettes énormes que procure cette scandaleuse spéculation sur le vice.2 » La Centrale catholique du cinéma stigmatise de nombreux titres de sa sévère cote 5 (« s’abstenir par discipline chrétienne ») en raison de certaines scènes « choquantes » : Edwige Feuillère se baignant nue dans la Lucrèce Borgia d’Abel Gance, en 1935, qualifiée de « bande odieuse, sensuelle »3 ; Dany Carrel, dont Jean-Pierre Mocky arrache le corsage dans le mélodrame polisson de Jean Gourguet, Maternité clandestine, en 1953 ; les girls déshabillées de Ah ! les belles bacchantes troublant l’équipe des Branquignols, en 1954 ; Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme, en 1956. À la suite des Louise Willy (Le Coucher de la mariée, Auguste Pirou, 1896), Jehanne d’Alcy (Après le bal, le Tub, Georges Mélies, 1897), Musidora (Les Vampires, Louis Feuillade, 1915), Stacia Napierkowska (L’Atlantide, Jacques Feyder, 1921), Claude Mérelle (Le Roi de Camargue, André Hugon, 1921), Gina Manès (Une belle garce, Marco de Gastyne, 1930) et autres vamps des années trente (Viviane Romance, Ginette Leclerc, Mireille Balin), elles sont les valeureuses pion - nières d’une libéralisation du corps à l’écran qui s’affirme dans les années soixante, autant avec José Benazeraf et Max Pécas, abonnés des salles de quartier du circuit « sexy » (le Midi-Minuit à Paris, le Capitole à Bordeaux, le Pigalle à Clermont-Ferrand, le Ciné Bijou à Rouen, le Saint- Sébastien à Nancy, l’Étoile à Marseille...), qu’avec Alain Robbe-Grillet, enchaînant Marie-France Pisier dans son Trans-Europ-Express (1966). En repoussant les limites de la censure toujours plus loin, ils préparent le terrain à la pornographie qui était jusqu’alors diffusée sous le manteau. La Scandinavie commercialise au grand jour des pornos en 8 mm (la firme danoise Color Climax dès 1967). Un premier long métrage hardcore, Censorship in Denmark : A New Approach (Alex de Renzy) sort en 1969 à San Francisco, puis Gorge profonde (Deep Throat, Gerard Damia no) connaît un triomphe aux États-Unis trois ans plus tard. L’enregistrement de l’activité sexuelle non simulée (une définition possible du terme hardcore, désignant le « cinéma porno ») gagne bientôt tous les écrans. En France, les vieux prétextes sexy (cabarets, enquêtes sociologiques, polars violents, vaudevilles salaces, éducation sexuelle) sont abandonnés au profit d’oeuvres délibérément érotiques qui annoncent l’inéluctabilité du hard. En juin 1974, le succès sur les Champs-Élysées de Sylvia Kristel, installée dans le fauteuil d’osier d’Emmanuelle, film très chaste, donne le coup de grâce à une censure de plus en plus submergée par le sexe, provoque le déferlement du hardcore français et la consécration de ses deux premières stars, Claudine Beccarie et Sylvia Bourdon, en pleine France libérale et giscardienne. Après un été 1975 très chaud et lucratif, la loi X jette en fin d’année un suaire pudique sur ces sexes en gros plan, projetés dans les salles d’exclusivité. Dans l’anonymat de salles spécialisées et surtaxées, le cinéma pornographique français se marginalise, se refermant sur lui-même, alors qu’il s’inscrivait bien dans l’évolution du cinéma national. C’est pourquoi il est fondamental de l’inscrire dans cette longue histoire de la représentation du corps, de la sexualité et du désir à l’écran, d’autant que la pornographie joue depuis quelques années une influence non négligeable sur le cinéma dit « traditionnel ».
Par les vertus de l’ordre alphabétique, plus de 1 600 titres, aussi variés que L’Âge d’or de Luis
Buñuel (1930), Jeunes Bourgeoises branchées sodomie d’Alain Payet (1984), Le Dernier Tango à
Paris de Bernardo Bertolucci (1972) et Je suis une pédale monteuse de Loïs Koenigswerther (1977)
se côtoient dans un seul et même corpus, celui du cinéma érotique et pornographique français, ou
– pourquoi ne pas le dire ? – celui du cinéma érotique français4. Car cette dichotomie est-elle si indiscutablement
pertinente ? Est-il même possible d’en énoncer des définitions exactes ? Dans un
consensus largement partagé, le mot de pornographie serait péjoratif, perpétuant la tradition de la
Centrale catholique qui glapissait ce terme pour condamner les films que sa morale réprouvait. Le
très réactionnaire François Truffaut ne faisait pas mieux, dans Arts, pour vomir sur les nanars de
Jean Laviron (Légère et court vêtue et Au diable la vertu, 1952) ou attaquer La Lumière d’en face5
(Georges Lacombe, 1955). Associée à des films jugés mauvais, la pornographie serait donc ignoble
et l’érotisme noble. Refusant cette douteuse hiérarchie de valeurs, nous préférons une échelle
de degrés dans la représentation érotique : du coquin au sexy, du softcore (film érotique ?) dans
lequel les représentations du sexe sont simulées, au hardcore (film pornographique ?) dans lesquels
les activités sexuelles ne sont non seulement plus simulées mais montrées au spectateur. Des définitions
a priori objectives, sans jugements de valeurs moraux mais qui ne suffisent toujours pas à
définir un genre. Car une scène sexuelle non simulée et filmée suffit-elle à qualifier un film de
pornographique ? Baise-moi contient des scènes pornographiques mais n’est peut-être pas un film
pornographique. S’il peut exister un genre porno spécifique par opposition (?) à un genre érotique,
il y a en tout cas une nature d’images pornographiques que tout cinéaste est à même d’employer
pour son propos, de même que la notion de fantastique peut qualifier une séquence sans pour autant
définir le film dans son intégralité. Faute d’informations et de visionnage, certains films seront cités sans aucune analyse possible. Le mépris signalé plus haut fut même, hélas !, le fait de certains participants, producteurs, réalisateurs et distributeurs, marchands de pellicules qui précipitèrent non seulement le porno dans un gouffre artistique mais témoignèrent d’un dédain souverain pour les oeuvres et leur conservation, une fois l’exploitation terminée. Il est impossible à l’heure présente de mesurer les pertes de ce patrimoine, dont des négatifs furent détruits, très mal stockées par certains laboratoires, les copies 35 mm revendues dans d’autres pays pour y être diffusées jusqu’à l’usure. L’arrivée de la vidéo a entraîné la fabrication de masters, dont le stockage fut privilégié par rapport aux copies de films. Aujourd’hui, l’ère du DVD marque celui du director’s cut, mis en avant comme l’atout commercial majeur. Pourtant, la notion primordiale du « respect de l’oeuvre » est malheureusement souvent bafouée en pornographie où des films sont rebaptisés, recadrés, coupés et remontés. Puisse ce dictionnaire contribuer à une prise de conscience, tant chez les professionnels que chez les cinéphiles, et amorcer le début d’une idée de sauvegarde du cinéma pornographique, un chantier prioritaire pour les cinémathèques comme le furent jadis les films nitrates. |
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